
Il est étonnamment saisissant que l’humanité ne soit pas pleinement consciente de sa véritable richesse.
Cette affirmation est aussi brutale que vraie.
Je perçois déjà des sourires en coin et des réflexions du type : « Que nous raconte cette personne ? » D’autres pourraient ajouter : « Je connais précisément le montant de mes avoirs bancaires, ce qui me donne une idée claire de ma véritable richesse. »
C’est à cet instant précis que je me permets de sourire, à mon tour. Ces affirmations me divertissent, car elles semblent découler directement du conditionnement que nous avons connu et que nous continuons de subir. L’origine de ce conditionnement est complexe et entremêlée : elle émane de la société occidentale, de l’idéologie capitaliste, du monde contemporain, et même de l’éducation que nous avons reçue. Mais on peut la résumer de façon simple ou même simpliste ainsi : pour beaucoup, la richesse est synonyme d’un avoir quantifiable, mesurable en biens matériels ou en soldes bancaires.
Non, nous avons tout faux.
Je voudrais également écarter ici la logique spiritualiste ou judéo-chrétienne selon laquelle « Christ est mon trésor suprême », comme on la retrouve dans Philippiens 3:7-8 : « Je regarde toute chose comme une perte… afin de gagner Christ » — affirmation qui n’est pas fausse en soi, selon l’angle adopté. Ou encore l’idée selon laquelle il suffirait de croire en Dieu pour recevoir toutes les richesses de ce monde, telle qu’exprimée dans Matthieu 6:33 : « Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. »
Dans le cadre de cet article, nous aurons une compréhension volontairement simple de la richesse :
la soustraction du total des bonnes actions que nous avons posées à l’endroit d’autrui du total des bonnes actions qu’autrui a posées à notre endroit.
Autrement dit, la différence entre ce que les autres ont fait pour nous et ce que nous avons, à notre tour, fait pour eux.
Cette réalisation redéfinit profondément notre perception de la véritable richesse. Et la question, aussi inconfortable que logique, qui en découle est la suivante : suis-je riche ou suis-je à découvert ? Ai-je de l’épargne ou suis-je endetté ?
Arrêtons-nous ici et pensons-y un court instant…
Avec un peu de recul, j’ai la ferme conviction que plusieurs personnes, comme moi, se rendraient à l’évidence qu’elles n’ont pas fait autant de bien qu’elles en ont reçu.
Le bien auquel je fais référence ici n’est pas lié au montant donné. Par exemple, si une personne m’a offert 100 $ et une autre 25 $, et qu’à mon tour je donne 200 $ à quelqu’un, cela ne compense pas entièrement la situation. Il me resterait encore un acte de bienveillance à accomplir, car j’en ai reçu deux et n’en ai rendu qu’un seul.
Pour ma part, plus jeune, j’ai traversé des périodes réellement difficiles où l’argent faisait souvent défaut. Je ne viens pas d’une famille où le lait et le miel coulaient à flots. La bourse familiale pouvait nous offrir de bonnes écoles, les fournitures nécessaires et un argent de poche suffisant pour couvrir nos besoins essentiels. En revanche, nous n’avions ni luxe superflu ni personnel à disposition.
Cette forme d’austérité a marqué la majeure partie de mon adolescence et s’est prolongée à l’âge adulte. Après mon baccalauréat à Togoville, mon père a financé mes études au Sénégal, où se trouvait déjà mon grand frère. À cette époque, assumer deux scolarités d’étudiants internationaux et deux loyers mensuels pesait vraiment sur lui — et à juste titre.
Pour donner une idée de l’écart : ce qui coûtait peu au Togo devenait plusieurs fois plus cher au Sénégal. Chaque dépense, de la scolarité au logement, pesait lourd. Ces difficultés ont rendu mes séjours compliqués… mais elles ont aussi révélé la générosité des autres.
Pourtant, dans ces moments-là, certaines personnes sont apparues comme des anges. J’ai parfois reçu des invitations spontanées à partager des repas dans les familles de mes amis. Je me souviens d’un soir à Dakar où j’avais faim. Les poches presque vides. Il me restait 600 FCFA, que je suis allé dépenser dans un petit tangana.
Au Sénégal, un tangana est une petite cantine populaire de rue où l’on mange rapidement, copieusement et pour très peu cher. On y partage un banc et une table en bois avec d’autres clients. C’est le genre d’endroit où l’on préférerait ne pas être vu, et dont on aimerait effacer le souvenir une fois parti. Ce type de restaurant a malheureusement été mon refuge durant plusieurs séjours à Dakar. Et souvent, au moment même où je m’y résignais, un ami m’appelait pour m’inviter à dîner. Je demeure profondément reconnaissant pour ces moments-là.
Mais il n’est pas seulement question de soutiens financiers ponctuels. Il y a aussi les aides reçues par le concours de ce que certains appelleraient la Providence.
En 2014, alors que j’étais en pleine procédure d’immigration pour le Canada, il m’était demandé de fournir un casier judiciaire pour chaque pays où j’avais vécu plus de six mois au cours des dix dernières années. Le Sénégal en faisait évidemment partie. J’ai cherché, en vain, un moyen d’envoyer une enveloppe à Dakar. La poste, DHL, FedEx : soit les délais étaient trop longs, soit les coûts trop élevés. Je n’avais pas ce luxe.
Après plusieurs jours infructueux, excédé, je me suis levé un matin et je suis allé à l’aéroport, sans la moindre certitude. J’étais néanmoins convaincu, au fond de moi, que mon enveloppe partirait ce jour-là. Après les refus de quelques passagers, j’ai rencontré un steward de la compagnie aérienne ASKY qui a accepté de la prendre avec lui. Grâce à la coordination avec un ami à Dakar, j’ai pu obtenir mon casier judiciaire à temps.
Quand de telles choses arrivent, tu réalises que tu dois à l’univers. Tu comprends que tu es en dette. Et tu te conditionnes à faire du bien, à ton tour. Tu veux être, toi aussi, à la bonne place au bon moment, pour quelqu’un qui ne sait plus à quel saint se vouer.
Si vous avez déjà vécu des situations où une aide inattendue vous a sorti d’une impasse, vous saisirez alors la signification profonde de cette véritable richesse. Même si nous avons déjà aidé de nombreuses personnes, il demeure essentiel de poursuivre nos efforts, car parvenir à donner autant que l’on a reçu est une aspiration difficile à atteindre.
En prenant conscience que notre richesse ne se mesure pas au solde de notre compte bancaire, mais aux dettes invisibles que nous traînons envers des personnes parfois disparues de nos vies — ou envers ces anges de passage — nous renforçons notre résolution de faire davantage le bien.
Notre objectif ultime, en tant qu’êtres humains, devrait être d’accumuler cette véritable richesse, afin de terminer notre vie avec le sentiment plus ou moins juste, qu’à défaut d’avoir donné plus que nous avons reçu, nous avons au moins donné autant.
Encore et encore, bâtissons notre véritable richesse car notre cœur n’est riche que de cela.
M. Z.

