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SIX (6) ANS AU CANADA : CINQ (5) ANECDOTES

Chantal (mon amie) et Martial, 10 décembre 2016

Le 7 avril 2016 à 18h45, heure locale, le vol SN 273 atterrissait à l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal après avoir quitté Lomé le 6 avril 2016 et fait escale à Bruxelles. J’étais dans cet avion.

J’avais pris un congé, auprès de mon ancien employeur, à l’époque le Ministère des Affaires étrangères, de la Coopération et de l’Intégration africaine du Togo, juste à mon retour d’une formation en Inde. De très belles années, de très belles expériences dont le présage d’un futur moins radieux n’enlevait rien au charme et au plaisir de les avoir vécues. 

Mon point de chute au Canada était l’appartement de deux amies togolaises – auxquelles je continue d’être reconnaissant, Diane et Chantal A. –  que j’avais connues au Sénégal, à Lasalle, Montréal. L’une d’elle, Chantal, est venue me chercher à l’aéroport et on est rentrés chez elles en bus et métro. C’est là que l’aventure, mon aventure, a commencé au Canada.

Je vous raconte cinq (5) anecdotes qui ont marqué mon arrivée au Canada :

• Ma rencontre avec le mot ‘’poutine’’ : Mes proches savent que je suis très amical et très ouvert. Déjà dans l’avion, je discutais donc avec mon voisin de siège :
– C’est la première fois que vous arrivez au Canada ? dit-il.
– Oui, la première. Je suis tout content d’arriver.
– Super, ça! Connaissez-vous la poutine ?
– La poutine ? Le président Poutine, oui mais la poutine, c’est quoi ?
– Haha! Il s’agit d’un mets composé de pommes de terres frites garnies de fromage en grains et arrosées d’une sauce brune chaude. C’est très populaire au Québec.
– Ah ouais!? Je pense que je vais aimer, ça. (Je suis un fana de la découverte culinaire.)
– Vous allez aimer le Canada en général. C’est un beau pays avec une belle qualité de vie.

• Ma rencontre avec la neige canadienne : Je me rappelle que ce 8 avril, le lendemain de mon arrivée en sol canadien, il neigeait encore. J’ai donc ouvert la fenêtre de la chambre que j’occupais pour toucher la très énigmatique et lointaine neige de mes propres doigts. Je me suis dit ‘’Donc, c’est ça la neige!’’. Je l’ai effritée au bout des doigts pour en sentir la texture. Un petit vent frisquet soufflait.

• Ma rencontre avec la banque canadienne : En tout nouvel arrivant, je devais créer un compte bancaire car cela fait partie des premières formalités. J’étais à la banque avec mon amie, Chantal. Après toutes les formalités, il fallait prendre une carte de crédit. Je vous relate mon échange avec la conseillère de RBC (Royal Bank of Canada) :
– Quel était votre salaire annuel dans votre pays ?
– (J’ai pris le temps de faire mon calcul sur mon téléphone avant de lui répondre) Je gagnais 5000 $ canadiens.
– Non, monsieur, je parle du salaire annuel. Pas mensuel.
– (A moi de répondre, un peu gêné) Oui, madame. Je parle du revenu annuel également.
– (Avec un léger sourire, plus compatissant que moqueur, elle conclut) D’accord, monsieur, je voulais juste être sûre qu’on parlait de la même chose.

• Ma rencontre avec la cuisine canadienne : Deux semaines après mon arrivée, j’ai commencé un emploi en qualité de recruteur de donateurs pour Médecins sans frontières. On prenait nos pauses dans des restaurants de la ville dépendamment de là où on travaillait. Au cours d’une de nos pauses, on s’est installés, ma chef d’équipe et moi, et on a commandé des déjeuners. Martial et la serveuse :
– Monsieur, vous prendrez quoi ?
– Une omelette avec du pain.
– D’accord. Pour l’omelette, les œufs, vous les voulez comment ?
– Euh! Comment comment ? (Pour moi, une omelette, c’est des œufs battus cuits à la poêle. Point!)
– Ok ! Vous voulez les œufs pochés, les œufs cocottes, les œufs au plat ou les œufs brouillés ?
– (Dans ma tête, je disais : Wow! Wow! Wow! Tu vas m’arrêter cela tout de suite!! Haha! Mais reprenant mon calme) Je veux juste une omelette ‘’normale’’.
– Des œufs brouillés alors ?
– Oui, madame.
– Merci! Et le pain, vous voulez lequel ?
– Juste du pain. Vous avez quelles variétés ?
– Pain brun, pain complet, pain blanc ou pain fermier.
– (Eh Dieu!! Où suis-je tombé ?) Du pain blanc, svp.
– Merci! Rien à boire ?
– Juste du jus d’orange. (J’avais peur qu’elle recommence : fraîchement pressé, à base de concentré, etc.)

• Ma rencontre avec la bière canadienne : Toujours dans le même emploi, on faisait, quelques vendredis soirs une activité nommée ‘’bière d’équipe’’ qui consistait à partager quelques boissons avec les collègues avant de se séparer le vendredi. Encore avec ma superviseure, un vendredi soir, au bar, on nous sert des bières. La serveuse décapsule ma bière. Je prends un papier mouchoir, je nettoie le rebord de la bouteille – pratique très courante en Afrique de l’Ouest – et je consomme ma bière. Elle était bien bonne. On se reprend les deuxièmes bières. Même scénario. Il s’ensuit l’échange suivant :
– Dans ton pays, les bouteilles sont réutilisées ?, me questionne ma superviseure.
– Oui, pourquoi ?
– J’ai remarqué que les deux fois que la serveuse a apporté les bières, tu les as nettoyées avant de boire.
– Oui, parfois, il y a des salissures au rebord des bouteilles donc je les nettoie avant de boire.
– Je vois. Sinon ici, les bouteilles sont détruites, recyclées et de nouvelles sont fabriquées à chaque fois. Alors, il n’y a pas de raison qu’elles ne soient pas propres.
– Oh ok! Bon à savoir.
– Oui, je le dis car les deux fois que tu as nettoyé ta bouteille, la serveuse t’a regardé d’un air étonné. C’est comme si tu renvoyais le message que le bar est malpropre.
– Oups… (Ça va vite, ici!)

Aujourd’hui, je peux dire que ça va effectivement vite ici et chacune des anecdotes a renforcé un trait de ma personnalité aujourd’hui.

L’histoire de la poutine m’a appris que les mots tels que je les connais ne renverront pas forcément aux mêmes réalités au Canada. Celle de la neige m’a fait réaliser que les choses que tu vois au loin aujourd’hui seront à ta portée un jour et ne signifieront même plus rien pour toi. Aujourd’hui, je côtoie la neige sans me rendre compte de la fascination dont elle était l’objet au début. L’histoire de la banque m’a fait espérer des revenus annuels bien au-delà des 5000$ me rassurant, par ce seul fait, que si c’est un meilleur revenu mon ambition au Canada, elle serait rapidement assouvie. Le récit de la cuisine canadienne m’a clairement enseigné qu’il faut être précis dans la vie. Il faut dire exactement ce que l’on veut et de la manière la plus pointue possible. Chaque mot renvoie à une diversité de réalités. Soyons précis. La rencontre avec la bière canadienne m’a démontré que je vais vivre dans un pays propre, que nous avons continuellement les yeux des autres sur nous et finalement, que ce que nous faisons naturellement sans mauvaise intention peut blesser autrui comme la pauvre serveuse mal à l’aise par mon souci de nettoyage.

Et vous, qu’avez-vous vécu de spécial, de mémorable, d’étonnant en arrivant au Canada, en France, en Belgique, aux États-Unis, en Suisse ou ailleurs ?

M. Z.

Martine (ma superviseure) et Martial, 13 mai 2016

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