Elle : Bonjour chéri, je viens d’arriver à Lomé.
Moi : Dieu merci. Pas trop fatiguée ?
Elle : Un peu, mais ça va. Ça s’est bien passé.
Moi : Super ! Essaie de te reposer un peu.
Elle : Oui, je devrais, mais je viens de parler à Roland (mon grand-frère). Il dit qu’il va voir maman, car sa santé ne s’est pas améliorée.
Moi : D’accord. Mais tu peux te reposer et aller la voir demain. Il se fait déjà tard à Lomé.
Elle : Non, ça va. Je peux y aller.
Moi : Vas-y alors et tiens-moi au courant.
Après cette conversation avec ma conjointe, qui avait quitté Montréal la veille, je me suis recouché pour terminer ma sieste. J’avais une sortie prévue ce soir-là, ce samedi 14 décembre 2019.
Je me suis ensuite préparé, suis allé chercher une amie, et nous sommes allés à la soirée. J’habitais dans l’Est de Montréal, sur la rue Viau. La soirée avait lieu dans le Sud, sur le boulevard Bishop-Power, près du métro Monk, à Ville LaSalle. Vous comprendrez plus tard l’importance de ces détails.
La soirée se passait bien. L’ambiance était bon enfant.
Après les salutations d’usage, les courtoisies et les apéritifs, nos hôtes nous ont invités à passer à table. Le buffet proposait des mets aussi variés que succulents, que nous avons savourés avec grand plaisir.
L’atmosphère respirait Noël : les petits plats dans les grands, une variété impressionnante d’alcools, des invités élégants, simplement et sans fioritures.
Pendant que nous nous servions, je restais connecté à ce qui se passait au pays par messages textes. Ma conjointe Claudia, mon petit-frère Reginald et mon grand-frère Roland étaient tous en ligne sur WhatsApp. Ils m’écrivaient, me tenaient informé et répondaient presque instantanément.
Cela me rassurait. Je ne ressentais aucune inquiétude particulière. Ma mère souffrait du diabète depuis plusieurs années, depuis le Gabon. Elle avait connu des rechutes et, depuis son retour définitif au Togo en 2017, quelques épisodes supplémentaires. Elle se soignait, surveillait sa glycémie et faisait attention à son alimentation.
Bref, c’était une diabétique consciente de sa condition et attentive aux réactions de son corps.
Ce soir-là, ma famille m’a informé qu’ils étaient au Centre hospitalier universitaire (CHU) Sylvanus Olympio, à Lomé. L’état de maman s’était stabilisé sous les soins, et sa glycémie se régularisait.
Pour moi, c’était rassurant.
À Montréal, le repas était terminé et l’un des invités a proposé une partie de Monopoly. Je ne connaissais ce jeu que de nom. Nous nous sommes installés, les règles ont été expliquées. Je suivais, je comprenais, mais mon attention restait partagée, car je continuais d’échanger avec mes proches à Lomé.
La partie venait à peine de commencer lorsque j’ai reçu un appel de ma conjointe :
Elle : Chéri, ça va ?
Moi : Oui, ça va. Et maman ?
Elle : Ça va beaucoup mieux. Les infirmiers disent qu’ils n’ont plus de bandelettes pour vérifier la glycémie. Roland a donc envoyé Reginald en chercher à la maison chez papa. Il vient de partir.
Moi : Comment un CHU peut-il manquer de bandelettes de glycémie ? Pffffttt…
Elle : Je ne sais pas quoi dire. Mais je crois vraiment que ça va mieux. Moi, je suis sortie prendre un peu d’air dans la cour de l’hôpital.
Moi : D’accord. En tout cas, tiens-moi au courant.
Elle : Je ne manquerai pas. À bientôt ! Bisous !
Moi : Merci, chérie. Bisous !
Je pense que ce furent les derniers mots que j’ai entendus du pays avant de perdre ma maman chérie.
Après cet appel, je suis retourné à la table pour continuer le jeu.
Deux choses bien curieuses se sont alors produites.
Premièrement, peu après cet appel, je n’avais plus aucune nouvelle du pays. Ma conjointe ne répondait plus. Ni mon grand-frère, ni mon petit-frère. Les messages n’étaient même plus livrés ; ils restaient en attente.
Je regardais l’écran sans cligner des yeux. Les messages ne partaient plus.
C’était comme si, dans un désert, les seules sources d’eau venaient d’être coupées net, sans avertissement. Une coupure radicale.
C’est dans cet état que je suis tombé sur le statut WhatsApp de ma tante Alice, la petite sœur de maman. Elle avait publié une photo de ma mère, accompagnée d’un émoji de larmes. Ce fut la première ombre du désastre qui m’effleura. Je me dis intérieurement : si quelque chose devait arriver à ma mère, je ne veux pas l’apprendre ainsi — encore moins par un statut.
J’étais plongé dans ces pensées, tentant d’appeler mes frères et ma conjointe, lorsque la deuxième chose étrange se produisit.
Mon téléphone sonna. C’était Jean, un très bon ami ; je dirais même un grand frère de cœur.
Avant de raconter cet appel, il est important de dire quel homme il est. Jean est un frère togolais que j’ai connu à Montréal en travaillant chez Médecins Sans Frontières. Nous avons sympathisé immédiatement. Il est marié à une femme de grâce, Joëlle. Ensemble, ils incarnent la bonté, l’élégance, la force intérieure et la piété. Ils élèvent leurs trois enfants dans des valeurs chrétiennes, avec une attention responsable portée à leur éducation et à leurs temps d’écran. Ce sont des gens qui privilégient les rencontres simples, à la maison, loin de la vie nocturne.
Il était minuit dix.
Jean : Allô Martial, comment ça va ?
Moi : Je vais bien, merci. Et toi ?
Jean : Super, ça va aussi.
Moi : Dieu merci.
Jean : Joëlle et moi rentrions d’une soirée au centre-ville. On s’est dit qu’on pourrait passer te faire un coucou. On n’est pas loin de chez toi.
Moi : Oh ! C’est gentil, j’aurais aimé, mais je ne suis pas à la maison.
Jean : Ah oui ? Tu es où ?
Moi : Sur le boulevard Bishop-Power, à LaSalle.
Jean : D’accord, pas de souci. On n’est pas loin de là non plus. On va passer.
Dans ma tête, quelque chose clochait. Lorsqu’il me croyait chez moi, il disait déjà ne pas être loin. Et maintenant, malgré les quarante minutes qui séparaient mon adresse de là où j’étais, il répétait la même chose. C’était étrange.
Et puis, Jean et Joëlle, qui se respectent tant, se déplacer de nuit, après minuit, depuis la Rive-Nord, sans prévenir, ce n’était simplement pas leur manière de faire. C’était même impensable.
Après avoir raccroché et brièvement mûri ces réflexions, je suis retourné à la table de Monopoly. Mais mon esprit n’y était plus. J’attendais. Impatient. Sans nouvelles du pays.
C’était à mon tour de jouer. Je n’ai pas lancé les dés.
Cinquante minutes plus tard, mon téléphone sonna de nouveau.
Jean : On est arrivés. On est dans le stationnement.
Moi : D’accord. Un instant. Je descends…
Je me suis levé lentement, comme si chaque pas m’éloignait un peu plus de la soirée, du jeu, et de l’illusion que tout pouvait encore s’arranger. Sans le savoir, je quittais aussi un monde où l’espoir avait encore le droit d’exister tel que je le connaissais.
Ce qui m’attendait en bas n’allait pas seulement répondre à mes questions.
Cela allait bouleverser ma vie à jamais.
La suite dans la deuxième partie (lien)…
M. Z.

