Je me suis levé lentement, comme si chaque pas m’éloignait un peu plus de la soirée, du jeu, et de l’illusion que tout pouvait encore s’arranger. Sans le savoir, je quittais aussi un monde où l’espoir avait encore le droit d’exister tel que je le connaissais.
Ce qui m’attendait en bas n’allait pas seulement répondre à mes questions.
Cela allait bouleverser ma vie à jamais.
Mais je ne le savais pas encore. Je m’interrogeais simplement sur l’objet de leur visite impromptue, si tardive, pendant que j’étais chez des amis.
Je m’excusai auprès de mes hôtes et leur annonçai que je revenais dans un instant, car je devais aller voir un grand-frère en bas. Ils acceptèrent. Ni eux ni moi ne savions alors que le Martial qui descendait ne serait plus jamais celui qui reviendrait.
Je descendis les marches posément. J’ouvris la porte de sortie de l’immeuble et me retrouvai dans le stationnement. Un vent froid, typique de l’hiver canadien, m’accueillit. Mais ce n’était rien comparé à ce que je ressentais à l’intérieur.
Je balayai du regard l’espace sombre et la reconnus immédiatement : leur voiture, au milieu du stationnement. Je ne me précipitai pas. Je m’avançai, le pas lourd, et les saluai par la fenêtre, côté passager. C’est Joëlle que je vis en premier.
Jean me fit signe d’entrer. Je m’installai sur la banquette arrière. Je les saluai à nouveau, et la discussion commença.
Jean : C’est loin de chez toi. Tu fais quoi ici ?
Moi : J’avais rien de prévu. C’est l’anniversaire d’une amie, alors j’ai accepté son invitation.
Jean : D’accord. Désolé, mais il va falloir qu’on parte ensemble, s’il te plaît.
Moi : Partir ensemble ? Il y a un problème ?
Jean : On doit te parler, mais pas ici.
Pendant qu’ils parlaient, le silence de Lomé était toujours aussi pesant. Je regardais mon téléphone. Aucun appel ne passait. Aucun message n’était livré. Claudia. Roland. Reginald. À cet instant précis, ils représentaient la Terre à mes yeux. Et ils semblaient s’être volatilisés.
Dans la voiture, la tension monta.
Moi : Je peux vous écouter ici. Mes hôtes peuvent attendre.
Jean : Je comprends, mais te parler dans une voiture, ce n’est pas l’idéal.
Joëlle : Martial, il faut vraiment que tu viennes avec nous.
Moi : Je suis venu avec des gens que je dois déposer. Je ne peux pas partir comme ça.
Jean : Ils trouveront un moyen pour rentrer.
Moi : Non. Je ne peux pas. Ce n’est pas gentil.
Jean me regarda alors d’un air que je ne lui connaissais pas.
Jean, sur un ton grave : Martial, maintenant on arrête. Tu vas sortir de la voiture, aller dire au revoir à tes amis, t’excuser de ne pas pouvoir les déposer, et partir avec nous tout de suite.
Depuis que je connais Jean, il ne m’avait jamais parlé sur ce ton. J’ai compris que la situation était grave. Mais je suis têtu de nature. Je répondis en haussant la voix.
Moi : Qu’est-ce qui se passe ? Vous débarquez en pleine nuit, vous faites tout ce chemin, vous me demandez de partir sans m’expliquer. Parlez. Qu’est-ce qui se passe ?
Jean répondit, la voix brisée, les larmes aux yeux :
Jean : Martial… TA MÈRE N’EST PLUS.
Silence.
Le monde se figea. Aucun bruit. Seuls les sanglots étouffés de Jean troublaient l’air. En écrivant ces lignes, je ressens encore le frisson de cet instant.
Je regardai par la fenêtre. Le regard vide. L’obscurité ne me répondait pas. J’aurais voulu ramener le temps en arrière, ne jamais entendre ces mots.
Je sortis de la voiture. Je leur dis que je revenais. Les premières larmes coulèrent pendant que je remontais les escaliers.
Quand je rentrai dans l’appartement, ceux qui me virent comprirent aussitôt qu’un drame venait de se produire. J’eus à peine le temps d’annoncer à mes hôtes que j’avais perdu ma maman, de m’excuser auprès de mon amie de ne pas pouvoir la déposer comme prévu, et de dire au revoir aux convives.
Je redescendis. Je rejoignis Jean et Joëlle. Nous quittâmes les lieux. Je laissai ma voiture sur place. Je n’étais pas en état de conduire, et ils insistèrent pour que je sois avec eux.
C’est seulement alors que la ligne se rétablit avec Lomé. Claudia pleurait. J’essayais de la consoler, tout en pleurant moi-même. C’est elle qui, ne trouvant pas la force de m’annoncer la nouvelle, a confié cette tâche douloureuse à notre couple d’amis. Je parlai ensuite à Roland, partagé entre le chagrin et le poids des démarches à l’hôpital. Puis à Reginald. Il avait été contacté sur la route, alors qu’il allait chercher des bandelettes de glycémie. On lui avait simplement dit que ce n’était plus nécessaire. Maman venait de s’en aller.
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit chez Jean et Joëlle.
Le lendemain, Jean m’emmena récupérer ma voiture. Je ne saurais compter les larmes versées ce jour-là, et les jours suivants, chaque fois que je prenais le volant. J’écoutais en boucle Someone You Loved de Lewis Capaldi. Cette chanson, sans parler d’un fils et de sa mère, traduit ce que je ressentais : la difficulté d’aller bien sans elle, ce sentiment de solitude, de fragilité, de perte. Car, perdre une maman (lien), c’est en effet, tout perdre.
Plus tard, j’ai appris certaines choses qui se sont déroulées ce soir-là. Des faits difficiles à entendre. Je laisse ces épisodes pour un autre moment, afin de ne pas brouiller le fil de ce que je raconte ici.
Depuis ce soir-là, plus rien n’est exactement à sa place. Le temps continue d’avancer, mais quelque chose en moi est resté figé, là-bas, dans ce stationnement, à l’instant précis où tout a basculé.
Je vis. J’avance. Mais je porte désormais une absence. Maman est partie, et pourtant elle continue d’habiter mes silences, mes fragilités, et cette force étrange qui me permet, malgré tout, de continuer.
Je n’ai jamais vraiment su comment on apprend à vivre après ça. Je sais seulement qu’on continue, différemment. Plus lentement. Avec une place vide qu’on n’essaie plus de remplir.
Et chaque 15 décembre, comme aujourd’hui, sans bruit, je me souviens.
M. Z.


[…] La suite dans la deuxième partie (lien)… […]
Cette douleur est réelle. Elle ne s’explique pas, ne se compare pas, et ne s’efface pas. On apprend seulement à marcher avec. Merci pour ce témoignage profondément humain.
Que l’âme de maman repose en paix !
Merci beaucoup pour ton soutien. Chérissons nos parents de leur vivant car après, il est juste trop tard.
Amen! 🙏