Loisirs-clones

LOISIRS CLONÉS : LE MALAISE SILENCIEUX DES VOYAGES EN AFRIQUE

Imaginez-vous à Dakar, Abidjan ou Accra : des bars modernes aux néons, des lounges stylés, des coffee-shops où l’on sert des milkshakes et des burgers aux côtés de plats locaux. À Yaoundé, Lomé ou Cotonou, les mêmes codes occidentaux s’invitent dans le paysage urbain. Pour un voyageur occidental, ces villes ressemblent parfois étonnamment à Paris, New York ou Séoul. Mais pour les habitants, c’est la modernité locale, la manière dont ils vivent « à la mode du monde ». C’est un malaise discret, rarement exprimé à voix haute : celui de découvrir, à des milliers de kilomètres de chez soi, des loisirs qui ressemblent exactement à ceux que l’on a laissés derrière.
Un phénomène que je voudrais désormais appeler : les loisirs clonés.

Dans ce contexte, la question se pose : que reste-t-il du dépaysement et de l’expérience unique lorsqu’on part en vacances en Afrique ? C’est le paradoxe des loisirs contemporains : mondiaux par leur inspiration, locaux par leur adaptation, mais parfois uniformisés au point de réduire l’attrait des voyages.

Le jeu est omniprésent dans la vie humaine. Dès l’enfance, les jouets sont nos premiers outils d’apprentissage, de découverte et de divertissement. À l’âge adulte, cette dimension ludique persiste : nous cherchons des lieux et des activités, souvent payantes, qui nous offrent des expériences permettant d’apprendre, de nous évader et de socialiser. À cette universalité du jeu s’ajoute une dimension géographique. Les loisirs varient d’une région du monde à l’autre : en Occident, les activités intérieures dominent en raison du climat, tandis qu’en Afrique, les loisirs extérieurs occupent une place centrale. C’est cette diversité qui nourrit depuis longtemps l’idée même des vacances : quitter son environnement habituel pour découvrir ce que l’on ne peut vivre chez soi.

Depuis plusieurs décennies, la mondialisation redessine ces différences. Souvent décrite sous l’angle économique ou technologique, elle agit tout autant comme un vecteur culturel. Les modèles de divertissement, les formes de consommation et les esthétiques urbaines se diffusent rapidement à l’échelle mondiale, portés par les grands pôles économiques que l’on appelle la Triade élargie : l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest et l’Asie de l’Est. Ces régions exportent leurs codes et modèles, qui influencent profondément la manière dont les villes africaines conçoivent et consomment les loisirs.

Dans les villes africaines, cette influence prend parfois la forme d’une importation directe, parfois celle d’une adaptation locale des tendances globales. Dakar voit par exemple fleurir des lounges inspirés de Dubaï ou de Paris, où l’ambiance intérieure domine sur les terrasses traditionnelles. Abidjan multiplie les restaurants aux menus occidentalisés dans les quartiers de Cocody et Marcory. Accra s’est dotée de coffee shops, rooftops et fast-foods qui reprennent presque à l’identique les codes des capitales nord-américaines. À Yaoundé, les enseignes modernisées se multiplient dans les artères principales, tandis qu’à Lomé ou Cotonou, les grandes artères accueillent désormais des établissements cosmopolites où burgers, milkshakes et néons cohabitent avec quelques touches locales. Cette hybridation — la glocalisation — mêle modernité internationale et éléments du terroir, mais elle reste intimement liée aux modèles étrangers qui l’inspirent.

La question est alors : cette glocalisation enrichit-elle l’offre ou, au contraire, réduit-elle la singularité des expériences locales ? Car dans les faits, même glocalisés, ces espaces restent très proches de ceux que l’on trouve à Montréal, Paris ou New York. Ainsi, un visiteur provenant d’Occident peut se sentir surpris de constater qu’en Afrique, on mange des burgers dans un décor néonisé, qu’on fréquente des lounges aux codes cosmopolites ; autant de pratiques qu’il connaît déjà chez lui, parfois sous une forme plus variée ou plus aboutie.

Nous l’avons déjà établi plus haut : si nous quittons le Canada, les États-Unis, la France et les autres pays occidentaux pour aller en vacances en Afrique, par exemple, c’est pour vivre des expériences du milieu, faire des activités du pays, prendre plaisir à l’africaine. Toutefois, force est de constater que les modèles de sorties en Afrique ressemblent fortement à ce que nous retrouvons déjà dans nos environnements occidentaux : les bars intérieurs, les bars VIP, les restaurants aux repas occidentaux, les vendeurs de « doughnuts » et de « bubble tea », les fast-foods de burgers, cuisses et ailes de poulets, les fameux « chicken wings », etc. On s’entend que ces activités et ces repas trouvent leur origine dans la mondialisation ou la culture exportée.

Ainsi, lorsqu’un visiteur provenant d’Europe ou d’Amérique du Nord propose simplement d’aller boire une bière fraîche au bord de la plage, en plein air, sous le soleil, l’idée peut être perçue comme « cheap », comme un manque d’effort ou un refus de dépenser. Pourtant, le référentiel n’est pas le même : les locaux aspirent à vivre ce qu’ils imaginent être une modernité importée, tandis que le visiteur venu d’Occident recherche justement les plaisirs simples du terroir, ceux qui lui manquent au quotidien. Ce décalage d’attentes illustre un paradoxe : si les grandes villes africaines proposent des expériences très proches de celles des métropoles occidentales, où se situe alors le dépaysement ? Pourquoi investir des milliers de dollars pour revivre, à l’étranger, ce que l’on peut déjà faire chez soi, parfois à moindre coût et avec une plus grande diversité ?

À terme, la mondialisation de l’industrie des jeux, loisirs et plaisirs coupera l’envie d’aller en vacances en Afrique aux Africains. En effet, s’il faut dépenser 2 000 $ dans les billets d’avion dont les prix ne cessent d’ailleurs de croître pour aller faire les mêmes choses qu’ils font déjà en Occident, autant aller, à moindre coût, dans le Sud ou dans d’autres pays de la Triade élargie qui, avec un peu de recul, ont quand même gardé des richesses touristiques inestimables et des expériences uniques en leur genre. D’ailleurs, aucune des sept merveilles du monde moderne ne se trouve en Afrique.

Pourtant, l’Afrique demeure un continent d’une richesse touristique exceptionnelle : paysages grandioses, biodiversité unique, traditions vivantes, cultures millénaires, cuisines variées, hospitalité reconnue. Ces aspects échappent largement à l’uniformisation. Mais dans les espaces urbains, qui captent une partie importante des voyageurs, la standardisation progressive des loisirs peut affaiblir la spécificité de l’expérience africaine.

Dans un monde où le travail et la quête de sécurité dominent le quotidien, les vacances représentent un moment précieux pour rompre avec l’ordinaire :  il est devenu presque obligatoire de se réserver un temps de déconnexion pour se préserver. Or, lorsque les loisirs se standardisent à l’échelle mondiale — même sous leur forme glocalisée — la promesse de dépaysement s’atténue. Le défi pour les sociétés africaines n’est pas de renoncer à la modernité ni de rejeter les tendances globales, mais de préserver une forme de singularité dans leurs pratiques ludiques. De concevoir des expériences réellement enracinées, capables d’offrir une alternative authentique à l’uniformisation internationale. La question de la pertinence des vacances en Afrique autrefois, juste sur le terrain des coûts dispendieux des vols, se pose désormais sur l’aspect de la variété même des activités à faire durant le voyage. Voir les membres de la famille pourrait-il alors être le seul moteur de ces voyages ? Car si, demain, les voyages vers l’Afrique ne reposent plus que sur les retrouvailles familiales, faute d’une offre ludique distinctive, c’est toute la dynamique touristique qui risque de se fragiliser. Préserver l’identité des loisirs n’est pas un détail : c’est un enjeu central pour maintenir la valeur, le sens et l’attractivité des séjours sur le continent.

M. Z.

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